Curieuse et touchante histoire que celle que nous raconte Claude Watteel, professeur d’histoire amiénois…

Je ne suis pas un spécialiste de la déportation et il ne manque pas de voix plus autorisées que la mienne pour l’évoquer. Mais, en tant que professeur d’Histoire au lycée de la Sainte Famille, à Amiens, je l’ai souvent expliquée à mes élèves. Pour rendre mon cours plus percutant, je partais d’un article du Courrier Picard signé Georges Charrières, paru en mai 1993 et intitulé : «  La rafle inconnue des Juifs picards ».
La rafle en question a eu lieu le 4 janvier 1944.  Une cinquantaine de Juifs de la Somme et de l’Oise ont été arrêtés et transférés à Drancy.  Le 20 janvier,  avec des centaines d’autres,  ils ont formé le convoi 66 qui les a emmenés à Auschwitz.  Le Courrier Picard des 7, 8 et 9 mai 1993 publie la liste de ces malheureux, avec leur âge, leur profession, leur adresse et la somme d’argent qui leur a été confisquée à leur arrivée à Drancy.

Or, le premier nom de la liste, sur laquelle je travaillais en classe, est celui d’une adolescente de 14 ans, Cécile Redlich. Je me souviens parfaitement avoir dit à mes élèves : « Derrière chaque nom de la liste, il y a une vie qui a été supprimée, avec son histoire, ses projets et ses rêves qui ont  été anéantis au nom d’une idéologie barbare. Prenez par exemple le premier nom de la liste : qui était cette  Cécile Redlich, comment était-elle,  que  voulait-elle faire de sa vie ? » . Je n’imaginais naturellement pas avoir un jour d’éléments de réponses à ces questions.

Or, fin novembre 2010, tout jeune retraité,  j’ai eu l’occasion d’accompagner, avec deux anciens collègues  du  lycée,  un groupe d’élèves à Auschwitz-Birkenau.  Nous avons passé une journée entière sur le site. Au cours de la visite, nous sommes entrés dans le block 20,  devenu  Pavillon français.  Le bâtiment est consacré aux victimes françaises du génocide et l’une des salles a ses murs  totalement couverts de  photos d’enfants.  Et là, j’ai eu un choc : je me suis retrouvé nez à nez avec la photo de Cécile, comme si elle m’attendait.  Au bas de la photo, quelques lignes mentionnent les parents de Cécile, déportés eux-mêmes en 1942, mais à des dates différentes.

 


Tout ceci m’a poussé à entreprendre des recherches sur les trois disparus.  J’ai exploré sur Internet différents sites consacrés à la déportation. Je suis entré en relations  avec le Mémorial de la Shoah, à Paris. Je me suis rendu aux Archives départementales de la Somme,  aux Archives municipales d’Amiens et même de Paris. J’ai rencontré  plusieurs personnes qui m’ont conseillé, dont Serge Klarsfeld, qui m’a fourni de précieux documents.


J’ai appris que les parents de Cécile,  Zelman et Gitla Redlich, née Czapnik, étaient tous deux d’origine polonaise,  le père venant de Koszyce, la mère de Varsovie.  C’est Zelman qui est arrivé le premier, soit avant la guerre de 14, soit plus probablement pendant les années 20. Sa présence est attestée à Paris en 1925.  Gitla est sans doute arrivée en 1927. Ce qui est sûr, c’est qu’ils se marient à Amiens le 13 février 1928. L’acte de mariage déclare les époux domiciliés 7, rue Saint Germain.  Zelman (encore appelé Isidore) est marchand forain : il vend de la lingerie sur les marchés d’Amiens et des communes environnantes.  Gitla est tricoteuse, mais je n’ai pas réussi à savoir dans quelle entreprise elle travaillait.

Cécile, leur fille unique, naît à Paris le 29 avril 1929 à l’hôpital Rothschild, 15 rue Santerre (dans le 12e) On peut raisonnablement penser que Gitla a voulu accoucher à Paris parce qu’elle y avait de la famille proche, sa sœur Sara Blachowicz habitant 5, rue du foin (3e).
De  retour à Amiens, le couple s’installe 28, place du Marché-Lanselles. Il a pour voisins et amis, au numéro 30, la famille Waeterloot-Dumont. En 1931, lorsque les Waeterloot quittent leur logement, ce sont les Redlich qui s’y installent. Lorsque la guerre éclate, en septembre 39, ils habitent toujours à cette adresse.

Zelman est mobilisé.  Il est fait prisonnier en juin 40. Entre temps, le 18 mai, Amiens a subi son premier bombardement : du boulevard Carnot à la Somme, de la place
Gambetta au Marché aux chevaux, il ne reste presque rien. Les Redlich sont séparés et leur logement est détruit .

C’est à Paris que la famille se reforme.  Cécile, Gitla et Zelman, libéré en juillet 41, se retrouvent au 5, rue du foin.  Au rez-de-chaussée de l’immeuble,  Zelman organise une réunion pour les familles de ses camarades de stalag.  Il espère reprendre un jour son commerce.
Début novembre  41, le couple sollicite de la préfecture de police de Paris l’autorisation de quitter le département de la Seine pour retourner à Amiens où Zelman, qui ne peut reprendre sa profession antérieure, désormais interdite aux Juifs, a trouvé un travail de classeur de métaux chez Victor Fourn, brocanteur rue des Marissons. Le commissariat central de police d’Amiens, consulté par la préfecture de la Somme, émet un avis  favorable. La famille rentre donc à Amiens où, selon le rapport de police, Zelman a loué un appartement 79, route d’Albert. Or, cette adresse est celle des Waeterloot-Dumont.
Pourtant, c’est au 9, rue Cottrelle-Maisant, modeste maison appartenant aux Waeterloot,  que la famille s’installe bientôt.  Mais, en raison de la collaboration du régime de Vichy avec les Allemands,  la menace planant sur les Juifs est de plus en plus forte. Les Redlich  s’efforcent de survivre : Zelman travaille sans doute chez Fourn  et, quand il le peut, exerce ses talents de coiffeur à domicile.
Les Redlich n’ont pas habité longtemps rue Cottrelle-Maisant.  Le 19 juillet 1942, soit trois jours après la rafle du Vel d’Hiv à Paris, ils sont arrêtés.  Zelman est dirigé sur Drancy. Gitla doit être hospitalisée, ce qui retarde son propre transfert. Le 29 juillet, Zelman est déporté à Auschwitz par le convoi 12.  Il meurt le 1er septembre 42. Gitla est aussi déportée, le 6 novembre suivant, par le convoi 42. Elle est sans doute gazée dès son arrivée au camp.
Quant à Cécile, elle se retrouve à l’Assistance Publique, qui  la confie  à  la famille Waeterloot-Dumont. Cécile revient donc 79, route d’Albert. Je manque d’informations sur elle.  Je sais seulement qu’elle jouait du violon depuis l’âge de quatre ans et qu’elle fréquentait à Amiens l’Ecole Primaire Supérieure de Filles, rue Puvis de Chavannes. Une de ses compagnes de classe évoque cette «  petite  brunette aux cheveux frisés, qui venait à l’école avec, cousue sur son manteau bleu-marine, l’infamante étoile jaune ». Un matin, une des enseignantes annonça à la classe que Cécile ne viendrait pas, qu’elle avait été arrêtée.

C’était le 4 janvier 44. Cécile et  les autres Juifs raflés le même jour sont parqués toute la journée dans la cour de la Feldgendarmerie, rue des Jacobins.  Le soir même, ils sont transférés  à  Drancy. Le convoi 66 les déporte à Auschwitz le 20 janvier. Cécile est gazée dès l’arrivée au camp, le 23 janvier.


Aujourd’hui encore, je recherche des personnes qui ont connu la famille Redlich, place du Marché-Lanselles, rue Cottrelle- Maisant ou encore route d’Albert (actuellement rue Léon-Dupontreué). Je recherche des amies, des compagnes de classe de Cécile. Je sais bien que beaucoup  de temps  s’est écoulé et que les témoignages ne peuvent être nombreux, mais tout renseignement sera d’autant plus précieux et je remercie d’avance tous ceux qui me contacteront.

Claude WATTEEL

 

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